Le 20 décembre dernier, Volodymyr Zelensky se rendait à Bakhmout pour y rencontrer des militaires et remettre des médailles. La presse occidentale célébrait le courage du président ukrainien qui n’hésitait pas à se déplacer dans l’une des zones les plus dangereuses du front afin de galvaniser ses troupes. La ville avait déjà valeur de symbole. « Bakhmout est la forteresse de notre moral », déclarait Zelensky.

La date de cette visite surprise ne devait rien au hasard. Le lendemain, le président ukrainien s’envolait pour les États-Unis afin d’y rencontrer Joe Biden et, surtout, de s’adresser au Congrès qu’il fallait convaincre d’approuver une nouvelle aide de 45 milliards de dollars. Au terme de son discours au Capitole, Zelensky avait déroulé un drapeau ukrainien, signé par des soldats de Bakhmout, qu’il avait remis à Kamala Harris, la vice-présidente des États-Unis, et à Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre. Une opération de communication réussie. La presse occidentale demeurait pourtant inquiète. Le journal Le Monde notait l’érosion continue du soutien à l’Ukraine dans l’opinion publique américaine, avec une baisse de 10 points depuis juillet 2022.

La scénarisation du déplacement à Bakhmout et du drapeau signé traversant l’Atlantique avait, bien entendu, pour but d’y répondre. Depuis le début du conflit, la communication est d’une importance vitale pour Kiev du fait de sa dépendance totale à l’aide occidentale. Il fallait donc maintenir l’idée d’une Ukraine qui résisterait tout au long de l’hiver avant de reprendre l’initiative au printemps. Bakhmout en était devenue le symbole.

Les mois précédant la venue de Zelensky à Washington, la presse américaine s’était régulièrement faite l’écho des difficultés de Joe Biden pour éviter que la coalition pro-ukrainienne ne se fissure. En novembre, les déclarations du chef d’état-major de l’armée américaine, le général Mark Milley, avaient provoqué un malaise parmi les faucons de Washington : « Quand il y a une occasion de négocier, quand la paix peut être obtenue, saisissez-la. Saisissez le moment », avait-il déclaré. De son point de vue, une victoire de Kiev aboutissant à l’expulsion des Russes hors d’Ukraine paraissait hors d’atteinte. Il fallait donc ouvrir les portes de la négociation sans tarder.

Ce n’était certainement pas la vision de l’administration Biden, et encore moins celle de Zelensky. Pas question de concéder le moindre gain aux Russes, la guerre devait se poursuivre quoi qu’il en coûte. La politique et la communication l’emportaient donc sur la réalité du terrain.

Quelques mois plus tard, Bakhmout, cernée par l’armée russe, s’apprête à tomber. Zelensky ne veut surtout pas donner le sentiment que ses troupes reculent ou qu’elles se retrouvent bloquées dans une impasse. Les sirènes appelant à des négociations redonneraient aussitôt de la voix. Il faut donc tenir, à tout prix et, sans doute, préparer un coup d’éclat qui fera diversion.

Entre-temps, il a donc fallu modifier le « discours », car certains experts s’interrogeaient sur le pourquoi de cet entêtement. Sur le site américain 19FortyFive, l’ancien lieutenant-colonel Daniel L. Davis notait que depuis la perte de Soledar en janvier, les dirigeants ukrainiens auraient pu retirer leurs troupes de manière ordonnée pour occuper de nouvelles positions et sauver ainsi des milliers de vies. Au lieu de cela, le commandement ukrainien avait été contraint de faire appel à des réserves dans le nord et dans le sud qui diminuaient d’autant les forces disponibles pour une contre-offensive au printemps.

Raisonnant en militaire de terrain, l’expert américain ne voyait pas que Zelensky privilégiait, une fois encore, la bataille de la communication. Interrogé, lundi dernier, par CNN, un conseiller de la présidence ukrainienne, Mykhailo Podolyak, déclarait qu’en réalité, en défendant la ville, l’Ukraine gagnait du temps pour reconstituer ses forces et infliger de lourdes pertes aux armées russes : « Même si les dirigeants militaires décident à un moment donné de se retirer vers des positions plus favorables, la défense de Bakhmout sera un grand succès stratégique pour les forces armées ukrainiennes et le fondement d’une future victoire. » La déroute annoncée serait donc un succès, il ne fallait pas en douter.

Et, d’ailleurs, Zelensky l’avait assuré, les commandants en chef des forces armées ukrainiennes s’étaient prononcés en faveur d’un renforcement des positions dans la ville. Le 6 mars dernier, le journal allemand Bild avait pourtant fait entendre une tout autre histoire : d’après des sources au sein de la direction politique à Kiev, le commandant en chef, le général Zaloujny, s’était opposé au président ukrainien et avait recommandé depuis plusieurs semaines de se retirer de Bakhmout pour des raisons tactiques. Bild ajoutait que ses reporters avaient parlé à des dizaines de soldats à Bakhmout, au cours des derniers mois, qui, tous, considéraient que la retraite aurait dû avoir lieu depuis longtemps. « Si nous sommes complètement encerclés ici, ce sera un désastre », avait confié aux journalistes allemands un des soldats.

Le jour où paraissait cet article, The Economist publiait les résultats d’un sondage qui révélait que les Américains et les Européens étaient de moins en moins enthousiastes à l’idée de fournir une aide supplémentaire à Kiev. Une « tendance inquiétante » pour le magazine londonien, qui insistait sur l’importance fondamentale du soutien des pays occidentaux. Un soutien au cœur de la guerre de l’information. Bakhmout devra donc tenir jusqu’au dernier Ukrainien.

Frédéric LASSEZ

Source : Boulevard Voltaire